L’Europe face à l’innovation : une question plus ancienne qu’il n’y paraît

Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)

Citer cet article

Claude Diebolt « L’Europe face à l’innovation : une question plus ancienne qu’il n’y paraît », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, juin 2026.

Télécharger la citation

Je viens de lire avec beaucoup d’intérêt l’échange entre Philippe Aghion et Simon Johnson consacré au défi de l’innovation européenne.

L’entretien est stimulant. Il aborde des thèmes devenus centraux dans les débats contemporains : intelligence artificielle, concurrence mondiale, capital-risque, politique industrielle, réglementation, éducation ou encore destruction créatrice. Le diagnostic général est connu. L’Europe serait progressivement sortie de la frontière technologique, tandis que les États-Unis et la Chine se disputeraient désormais le leadership de l’innovation.

Pourtant, à la lecture de cet échange, une autre question s’est imposée à moi.

L’Europe est souvent présentée aujourd’hui comme un continent en retard d’innovation. Mais l’Europe n’est-elle pas aussi le continent qui a largement contribué à inventer les institutions de l’innovation moderne ?

Les universités, la science moderne, les académies, l’État de droit, les marchés financiers, la circulation des savoirs, la concurrence entre États et entre idées constituent autant d’éléments qui ont émergé ou se sont développés sur le sol européen. La révolution scientifique, les Lumières et les révolutions industrielles ont profondément transformé le monde bien avant que les notions contemporaines de start-up, de capital-risque ou de politique d’innovation n’apparaissent.

La question n’est donc peut-être pas simplement de savoir pourquoi l’Europe innove moins que les autres.

La question est peut-être de comprendre pourquoi le continent qui a contribué à construire les fondations institutionnelles de l’innovation semble aujourd’hui éprouver davantage de difficultés à les renouveler.

L’entretien entre Aghion et Johnson met naturellement l’accent sur les facteurs économiques : concurrence, réglementation, financement de la recherche, capital-risque ou politique industrielle. Ces dimensions sont évidemment essentielles. Mais l’histoire économique enseigne que les grandes vagues d’innovation ne sont jamais uniquement des phénomènes économiques.

Avant de produire des innovations, les sociétés produisent des innovateurs.

Les transformations majeures naissent rarement d’un seul dispositif institutionnel. Elles résultent de la rencontre entre des structures économiques, des systèmes éducatifs, des représentations culturelles, des aspirations collectives et des contextes historiques particuliers.

À cet égard, l’un des passages les plus intéressants de l’entretien est peut-être celui consacré à l’éducation. Lorsque Philippe Aghion insiste sur l’importance d’apprendre à lire, écrire, raisonner, se concentrer et apprendre sans dépendre immédiatement de l’intelligence artificielle, il rappelle une évidence souvent oubliée : la capacité d’innover repose d’abord sur la capacité d’apprendre.

Cette remarque paraît simple. Elle est pourtant fondamentale.

Depuis plusieurs décennies, les débats sur l’innovation se concentrent principalement sur les technologies, les brevets, les investissements ou les politiques publiques. Mais les sociétés innovantes sont d’abord des sociétés qui investissent dans la formation des individus capables de produire, d’adopter et de diffuser les innovations.

L’éducation ne constitue pas seulement un facteur de croissance. Elle représente une condition préalable de l’adaptation collective aux transformations économiques et technologiques.

Cette observation soulève une question que nous avons peut-être trop longtemps négligée. Nous consacrons une attention considérable à la mesure de l’innovation elle-même, brevets, dépenses de recherche, productivité ou croissance, mais beaucoup moins aux capacités humaines qui rendent cette innovation possible. Or la capacité d’apprendre, de s’adapter et d’absorber de nouvelles connaissances constitue elle aussi une forme d’infrastructure, certes immatérielle, mais tout aussi essentielle que les infrastructures technologiques ou financières. Mesurer ces capacités demeure l’un des grands défis intellectuels des décennies à venir.

L’autre mérite de cet échange est de replacer Schumpeter au coeur de la réflexion. La destruction créatrice demeure l’un des concepts les plus puissants de l’analyse économique contemporaine. Elle rappelle que le progrès naît souvent du remplacement de l’ancien par le nouveau.

Mais Schumpeter lui-même savait que ce processus n’était jamais purement positif.

La destruction créatrice crée de nouvelles opportunités. Elle crée aussi des incertitudes, des perdants, des résistances et parfois des tensions politiques considérables. L’innovation n’est socialement acceptable que lorsqu’elle s’accompagne de mécanismes permettant aux individus et aux territoires de s’adapter au changement.

C’est sans doute pourquoi les références récurrentes à la flexicurité danoise dans l’entretien sont particulièrement éclairantes. Elles rappellent que la question n’est pas seulement de savoir comment produire davantage d’innovation, mais comment organiser les conditions sociales qui rendent cette innovation durablement acceptable.

Au fond, l’échange entre Philippe Aghion et Simon Johnson me semble soulever une interrogation plus profonde que celle de la compétitivité européenne. Comment une société demeure-t-elle créative sans perdre la stabilité qui rend cette créativité possible ?

Cette question est ancienne. Elle traverse l’histoire économique européenne depuis plusieurs siècles. Elle était déjà présente, sous des formes différentes, chez les penseurs des Lumières, chez Schumpeter, et demeure aujourd’hui au cœur des débats sur l’intelligence artificielle.

L’Europe n’a peut-être pas seulement besoin de davantage d’innovation.

Elle a peut-être besoin de redécouvrir les conditions intellectuelles, éducatives, institutionnelles et politiques qui ont fait d’elle l’un des grands laboratoires historiques de l’innovation.

C’est là, sans doute, l’un des défis majeurs du XXIe siècle.

Partager